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09/11/2010

LE CADEAU (deuxième partie)


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LE CADEAU (deuxième partie et fin)



« Quoi ? s'indigna la fille quand elle fut rentrée. Tu as acheté un aspirateur ?
- Mais... mais... ce n'est pas n'importe quel aspirateur... bredouilla le père.
- Mais je m'en balance que ce soit le meilleur du monde ! Passe-moi la facture ! Je vais voir si je peux tout annuler... »

Il s'exécuta, lui tendit un papier.

« Tu te fiches de moi ? hurla la jeune femme. Il n'y a rien d'écrit là-dessus ! Mais c'est quoi ce délire ?
- Je ne comprends pas... Je suis sûr d'avoir signé... Je ne suis pas fou...
- Non tu n'es pas fou ! Juste un peu assassin !
- Qu'est-ce que tu dis...
- Tu n'as pas bien entendu ? J'ai dit assassin ! Assassin ! Assassin ! »

La fille était la proie d'une colère hystérique. Il s'approcha d'elle, l'attrapa violemment par le cou et serra, serra.

« Tu n'as pas le droit de me traiter ainsi... Je suis ton père... Non... Pas le droit...
- Lâche-moi ! » suffoqua-t-elle en plantant ses ongles dans la chair de ses mains pour lui faire lâcher prise.

Horrifié par ce qu'il était en train de faire, mais incapable de se maîtriser, il maintint sa pression. Les doigts de la jeune femme finirent par perdre de leur vigueur, se détachant mollement de l'étreinte mortelle. Elle laissa ses bras inertes pendre le long de son corps, faiblement secoué des spasmes de l'agonie. Son regard se voilà de nuit. Elle s'affaissa au ralenti, entraînant son meurtrier dans sa chute.
Après quelques interminables minutes de paralysie hébétée, il remua, se détacha enfin d'elle, pour constater, crucifié d'impuissance, qu'il l'avait tuée, elle aussi... Alors il hurla longuement, du cri du loup blessé. Alors il pleura son enfant, celle qui l'avait toujours soutenu, celle qui n'avait jamais cessé de l'aimer.
Morte.
Il sursauta en entendant à nouveau retentir la sonnette. Submergé jusqu'au vertige de pensées confuses, il se releva péniblement et tituba jusqu'à l'entrée. Il ouvrit la porte. C'était le démarcheur. Il ne souriait plus.

« Vous avez tué votre fille... »

L'ex-détenu fixait le petit homme d'un air interdit, ne trouvant rien d'autre à faire que de laisser couler ses pleurs.

« Je vais compter à rebours de sept jusqu'à zéro... Vous me verrez alors tel que je suis... Sept... Six... Cinq... Quatre... Trois... Deux... Un... Zéro ! Voyez-moi, maintenant ! »

La vue brouillée de larmes, celui qui venait de tuer contemplait à présent un individu de grande taille, à l'opulente chevelure blonde. Son cœur se cabra dans sa poitrine.

« Vous !... vous êtes le père d'Amélie !
- Oui ! Vous avez bonne mémoire...
- Mais...
- Vous ne comprenez rien, c'est ça ? Vous êtes vraiment stupide alors... Vous pensiez peut-être que vous alliez vous en tirer aussi facilement ? »

Le père vit le visiteur faire quelques pas dans la pièce, passer tout près du cadavre gisant sur le sol, sans montrer aucune émotion, alors que lui-même luttait contre la nausée. Il le vit contempler le papier peint aux couleurs criardes qui ornait les murs. « Je vous demande pardon... » murmura-t-il dans son dos. L'homme se retourna, fit face au meurtrier.

« C'est un peu tard pour pardonner, vous ne trouvez pas ? lui rétorqua-t-il d'un air amer. Ça ne fera pas revenir ma fille d'entre les morts... Pas plus que ça ne fera revenir la vôtre... 
- Je suis un monstre, c'est ça ?
- C'est vous qui le dites...
- Mais bon sang ! Qu'est-ce que vous voulez à la fin ? Je viens d'étrangler ma propre enfant ! La seule qui me faisait encore confiance ! Je sais maintenant ce que vous avez dû éprouver...
- J'en doute ! Mais c'est un bon début... Je constate que vous commencez à vous ouvrir à quelque chose que toute votre vie vous avez sans aucun doute dédaignée, votre conscience ! »

Tremblant de tous ses membres, celui qui se croyait un assassin se laissa tomber sur le canapé, le regard vide.

« Je vais appeler la police, dit-il d'une voix blanche. Je vais retourner en prison... C'est tout ce que je mérite... Nous serons peut-être quittes...
- Quittes ? Vous voulez rire ! Jamais nous ne serons quittes ! ricana le père d'Amélie. J'en ai assez entendu pour aujourd'hui... Je vous laisse... Mais avant de partir, je vous ferai un cadeau ! Je ne suis pas un monstre... Un quart d'heure après que je sois parti, souvenez-vous de mon métier... Adieu ! »

Sur ces paroles énigmatiques, l'homme se dirigea vers la sortie et disparut bientôt dans l'ombre de la cage d'escaliers. L'autre resta affalé dans le canapé, silencieux, incapable de bouger. Comme si un sort maléfique l'avait pétrifié sur place. Au bout de quinze minutes exactement, il émergea brutalement de sa léthargie. Il se leva d'un bond, incrédule : le cadavre venait de se volatiliser dans les airs sous ses yeux !
Au même instant, il entendit une clé tourner dans la serrure. La porte s'ouvrit et sa fille, tout sourire, pénétra dans le séjour. Son regard s'assombrit en découvrant la mine déconfite de son père.

« Ça ne va pas ? demanda-t-elle, inquiète, en lui prenant les mains. Mais qu'est-ce que tu as fait ? C'est quoi ces griffures ?
- Rien, répondit-il dans un murmure. Rien... Ce n'est rien... »

Psychothérapeute... Il venait brusquement de se rappeler. Son visiteur était psychothérapeute ! Spécialité : hypnose... Et il venait vraiment de lui faire un sacré cadeau...


© BLACKFOUNTAIN

24/01/2010

LE CADEAU (première partie)

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LE CADEAU (première partie)

L'homme ne se retourna pas. Il savait très bien que derrière lui s'était refermée la porte de la prison, le rendant à la liberté. Dans son dos s'élevait vers les cieux la muraille grise, couronnée de barbelés, qui séparait deux mondes, qui les rendait sourds et aveugles l'un à l'autre. Il réprima un frisson. Chercha des yeux la voiture de sa fille.
Ce n'était pas un de ces petits matins tristes et froids, comme on en voit si souvent dans les films, cette grisaille du dedans qui s'évade et se prolonge au dehors, qui peine à s'arracher de la peau du détenu fraîchement libéré. Qui voudrait encore le retenir. Non. C'était au contraire un matin bleu et cristallin, à peine teinté du rose sanguin du soleil levant... Noir profond du goudron, blanc immaculé des lignes du parking, vert intense du feuillage des arbres, celui plus tendre des plates-bandes, kaléidoscope coloré de quelques voitures garées... Toutes ces couleurs explosaient et venaient stimuler les yeux de l'homme d'une aura irréelle. Il avait presque oublié qu'elles existaient. Sa gorge se serra au spectacle de cette symphonie visuelle que la vie lui offrait. Comme si au premier jour de sa libération, elle voulait lui pardonner d'avoir donné la mort.
Une Twingo orange s'arrêta devant lui. Avant même qu'il l'ait reconnue, les bras de sa fille se refermaient sur lui. Pas de mots entre eux. Pas encore...

Adam Dubosc découpa avec un soin minutieux un entrefilet paru dans le Régional Libre... L'automobiliste responsable de la mort de la petite Amélie D., condamné à huit ans de réclusion, dont cinq avec sursis, a été libéré. Rappelons qu'au moment des faits l'homme roulait en état d'ébriété... Toujours avec soin, il colla le morceau de journal sur la page d'un cahier où étaient répertoriés tous les éléments de l'affaire Amélie Dubosc. Sa fille... Il reposa le tube de colle et passa machinalement une main lasse dans la masse blonde de ses cheveux. Le monstre abject était dehors. Respirait. Alors que depuis trois ans son enfant tombait en poussière entre les parois capitonnées d'un cercueil, sous la dalle de marbre du caveau familial...

La chambre était petite. Un lit. Un chevet. Une armoire. Un couloir de moins d'un mètre de large autour du lit pour circuler.
« Ça ira très bien... Ne t'en fais pas... » dit l'homme en déposant sa valise sur le matelas. Son unique bagage. Contenant tout ce qu'il possédait.
Sa fille le regarda, un faible sourire sur les lèvres, encore étonnée de le voir bouger près d'elle, après une si longue absence.
« Tu es sûr que ça ira ? demanda-t-elle. Tu sais... c'est provisoire... en attendant de te trouver mieux...
- Mais c'est parfait ma chérie ! répondit le père. Après avoir connu les joies de la vie en cellule, n'importe quelle chambre peut sembler un vrai palace ! »
Il s'assit sur le lit et considéra, l'air amer, la photo encadrée posée sur le chevet.
« Tu y crois encore ? Tu sais qu'après le divorce je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles...
- Je sais papa... Mais ce n'est qu'une photo... Je l'aime bien, elle me rappelle de bons souvenirs ! Vous êtes si beaux, tous les deux, dessus...
- Étiez beaux... C'est fini tout ça... Fini... »
Un silence gêné tomba entre eux. Puis la jeune femme toussota. Elle posa une main compatissante sur l'épaule de son père. Il ne bougea pas.
« Je vais préparer le déjeuner... Je t'appelle quand c'est prêt... »
Il hocha faiblement la tête. Elle sortit précipitamment de la pièce, la tristesse au ventre, fuyant l'air confiné devenu irrespirable...

Adam jeta un coup d'œil à sa montre. Encore une demie-heure à attendre avant l'arrivée de ses premiers patients de l'après-midi. Plus que suffisant pour se relaxer un peu. Il allongea son grand corps sur le divan, réceptacle muet d'innombrables confessions intimes, et ferma les yeux. La venger. Il allait enfin pouvoir passer à l'action. Cette certitude, ce but avoué, l'avaient seuls maintenu debout durant le cauchemar des trois dernières années. La venger. Dans quelques jours. Sans même savoir s'il retrouverait après le goût du sommeil, le goût du rire, le goût d'aimer. Se venger. Froidement. Aller jusqu'au bout...

Sa fille était partie travailler. Il restait seul dans le minuscule appartement HLM. Deux semaines passées depuis qu'il avait été libéré. Entre eux, pas la moindre allusion à l'accident malheureux qui avait causé la mort d'une gamine. Et lui avait valu cette condamnation. Il était temps d'oublier tout cela. Il avait payé sa dette à la société. Ils étaient quittes. Le sommeil revenait. Le sourire aussi.
En attendant de trouver lui-même un boulot, qui lui permettrait de redevenir indépendant, il tâchait de se rendre utile en faisant un peu de ménage, en cuisinant, en remplissant le frigo... Là, il se permettait une courte pause en regardant « Les feux de l'amour », série à laquelle il avait pris goût pendant son long séjour en prison. Nikki était sur le point de dire oui pour la énième fois à Victor, quand retentit la sonnette de la porte d'entrée. L'homme s'extirpa du creux de son moelleux canapé en maugréant et alla ouvrir. Il se retrouva le nez contre un prospectus vantant les mérites d'un aspirateur hors du commun.
« Regardez monsieur ! intima une voix masculine derrière la feuille. Regardez bien ! Vous avez devant vous une petite merveille de technologie ! Le nec plus ultra des aspirateurs !  Regardez encore...»
L'ex-détenu ne pouvait pas détacher ses yeux de l'image. La feuille s'abaissa soudain et celui qui la tenait apparut dans son champ de vision, petit, grassouillet, victime d'une calvitie précoce au sommet du crâne, des yeux noirs fascinants derrière des lunettes rondes.
« Vous ne souhaitez pas en savoir plus ? Vous ne m'invitez pas à entrer ? demanda celui qui apparemment devait être un représentant.
- Mais... oui... entrez donc ! »
Le démarcheur sourit de toutes ses dents et emboîta le pas à son hôte....


© BLACKFOUNTAIN





19:17 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : suspens, vengeance