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07/11/2010

LA VALISE

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Je m'appelle Georges Durand. J'ai vingt-cinq ans. Je suis né à Ciel, en Saône-et-Loire. Avoir vu le jour dans un tel endroit, baptisé d'un si joli nom, aurait dû me porter chance. Pourtant, depuis quelques mois, ma vie a viré à l'enfer. À cause de cette maudite guerre. Du jour au lendemain, j'ai dû tout quitter, la famille, les amis, le travail, la terre. Je me suis retrouvé à l'autre bout du pays, sur les plages de Normandie, à tenter de défendre vaillamment notre mère patrie. Tenter seulement car on ne m'a pas laissé le temps de lui prouver combien je l'aime. Très vite, j'ai été fait prisonnier. Emmené contre mon gré en wagons à bestiaux sur le territoire de nos ennemis jurés. Prisonnier de guerre. Voilà ce que je suis aujourd'hui.

J'ai été affecté aux travaux forcés dans une scierie, tout près de Dortmund. Je me suis vite habitué à la senteur du bois scié, nettement plus agréable que celle de la poudre et du sang. Je dépends d'un stalag situé sur cette commune. J'y retourne tous les soirs, après la journée de labeur. Le midi, je mange dans une famille de boches. Bizarrement, ils sont plutôt sympathiques. Je n'aurais pas cru. Le chef du camp l'est beaucoup moins. Je dirais même pas du tout. Je sens qu'il ne peut pas nous blairer, nous les jeunes coqs français. Moi, tout ce que je veux, c'est déguerpir au plus vite d'ici, où je n'ai rien, mais alors vraiment rien à faire. Et rien n'y personne ne pourra m'en empêcher.
Ma femme me manque. Elle a dû accoucher maintenant. C'était prévu pour le printemps. On attaque déjà le mois de mai. Je ne sais même pas si ça s'est bien passé. Je ne sais pas si j'ai une fille ou un garçon. Gunther, le chef de la famille qui m'accueille, m'a aidé. Il parle très bien le français. Heureusement pour moi, car sa langue de sauvages, je n'y comprends goutte. Il connaît ma détermination, ma volonté farouche de retourner chez moi au plus vite. Je le saoule avec mes rêves d'évasion depuis le premier jour. Il me comprend. Il n'aimerait pas être à ma place. C'est un chic type : il a réussi à me procurer un ausweiss au nom de mon épouse. Elle pourra venir me voir, dans quelque temps, en attendant que je puisse repartir. C'est déjà ça. Mon hôte va se débrouiller pour le lui faire parvenir.
En fait, je n'ai pas trop à me plaindre. La vie ici pourrait même être presque agréable, s'il n'y avait pas ce Richter, cet enfant de salaud, qui croit avoir droit de vie et de mort sur ses prisonniers. Hier matin j'ai explosé, je me suis révolté contre ses méthodes inhumaines. C'était la goutte d'eau de trop : il voulait nous faire boire l'eau des latrines, après l'avoir filtrée. J'ai été le seul à rechigner. Il m'a laissé lui crier après sans rien dire, puis calmement, il s'est approché de moi et m'a balancé la crosse de son fusil en pleine figure. Puis plus rien. Le trou noir.

Quand je suis revenu à moi, j'étais infiniment bien, je ne ressentais aucune douleur. À l'endroit où j'étais tombé, j'ai vu une grande mare de sang. J'ai cru que j'allais tomber dans les pommes. J'ai eu de la chance finalement, plus de peur que de mal ! Mais à partir de là, étrangement, plus personne n'a voulu me parler, tous me tournaient le dos, ignoraient mes paroles. J'ai couru après mes compagnons de détention, j'ai tiré sur leurs manches pour attirer leur attention. Ils ne se sont même pas retournés ! Ils se sont contentés d'agiter leurs mains là où je les touchais, comme s'ils cherchaient à se débarrasser d'un insecte. J'ai vu Gunther pénétrer dans le stalag. Ça m'a drôlement étonné ! Lui non plus ne voulait plus m'adresser la moindre parole. Alors je l'ai suivi en silence. Nous sommes entrés dans mon dortoir, il s'est dirigé vers mon lit, a ouvert ma valise et mis dedans tous mes objets personnels. Il est reparti aussitôt, je ne l'ai pas lâché d'une semelle. Nous sommes sortis du camp sans problème. Personne ne m'a arrêté. J'étais peut-être libre ? Oui ! C'était sûrement ça ! C'est pour cette raison que tous mes compagnons me faisaient la gueule. Ils étaient sûrement jaloux. Mais j'étais trop heureux pour m'en formaliser ! J'allais enfin pouvoir rentrer chez moi ! C'est tout ce que je désirais.
Nous sommes arrivés à la maison de Gunther. Il a filé droit vers le fond, grimpé les escaliers, ouvert la trappe du grenier et fait glisser ma valise sur le sol. Il est ensuite redescendu. Il est allé se laver les mains à la cuisine, je l'ai imité. Sa femme avait déjà dressé le couvert pour le repas de midi. D'habitude, elle posait quatre assiettes, une pour son mari, une pour leur petit garçon de cinq ans, une autre pour moi et une dernière pour elle. Aujourd'hui, je n'en ai compté que trois. J'ai compris avec un pincement au cœur que je n'étais pas invité. J'ai senti que je n'étais plus le bienvenu chez eux, alors je suis monté me réfugier au grenier, tout contre ma valise qui m'attirait comme un aimant. J'avais pourtant fini par les considérer comme des amis. Quelle mouche les piquait ? Mais comme je ne voulais surtout pas m'imposer, les déranger, je suis resté là dans le noir, triste et prostré, à attendre qu'ils veuillent bien à nouveau de moi.

Après ce qui m'a semblé un éternité, la trappe s'est enfin soulevée. Quelqu'un est entré, a allumé. Une jeune fille que je ne connais pas. En pantalons ! Quel accoutrement ! De la main, elle dégage les toiles d'araignées sur son passage, je n'avais pas remarqué à quel point le grenier était poussiéreux. Elle se dirige vers moi en souriant. Je la salue d'un amical « Guten Tag ! » Elle tombe à genoux devant moi, son sourire s'accentue. Elle débarrasse ma valise d'une épaisse couche de poussière et fait sauter ses fermetures. J'essaye de l'empêcher de fouiller dedans, ce sont mes affaires après tout ! J'aimerais bien qu'on respecte mon intimité ! En vain. Elle la referme et l'attrape par la poignée. Elle l'emporte avec elle ! Je la suis. Pas question de perdre mon bagage de vue, j'en ai besoin pour mon voyage de retour ! Il faut que je rentre chez moi !

Nous voilà dans leur salon. Je ne reconnais plus rien. Ils ont changé tous les meubles. Quand diable ont-ils fait ça ? Je regarde avec étonnement une boîte posée sur un buffet, dans laquelle on voit des images bouger. Je dois être en train de rêver et c'est vraiment un drôle de rêve. De la science-fiction ! Il faut que je me réveille. Que je me recentre absolument sur ma priorité : rentrer chez moi. Il est vraiment temps que je reparte. Le mal du pays commence à me faire méchamment délirer. Par la suite, tout s'accélère, j'ai la très désagréable impression de ne plus rien contrôler. Je ne fais que suivre le mouvement.
Nous voilà dans un train, la jeune fille et moi. Elle a posé ma valise dans le compartiment au-dessus de nos têtes. J'ai un peu le vertige au milieu de tout ce monde qui va, qui vient. Ils sont tous bizarrement vêtus. J'ai beau regarder partout, je ne vois pas le moindre soldat à l'horizon. Je ne suis même plus sûr que nous soyons encore en guerre. C'est le comble ! Nous filons à une allure folle. Les paysages se succèdent, étranges. Comme si nous étions sur une autre planète. Épuisé, je m'endors.

Quand je me réveille je me retrouve debout face à ma femme, Alice. J'ai réussi ! Je suis enfin de retour ! Je me précipite pour la prendre dans mes bras mais la fille de chez Gunther est plus rapide que moi. Elle l'embrasse déjà en lui disant avec un fort accent allemand : « Je suis si contente de vous avoir retrouvée Sylvie ! » Sylvie ? Elle lui tend ma valise : « Voilà ses affaires. Heureusement que l'idée m'a prise d'aller farfouiller dans le grenier de mon grand-père. Il y a un ausweiss dedans au nom de votre grand-mère. J'ai pu faire des recherches sur internet à partir de l'adresse qui y figure. Une chance que votre famille n'ait jamais déménagé ! » Les deux femmes s'observent, très émues.
Notre maison a bien changé. J'ai failli ne pas la reconnaître. Les tuiles semblent neuves. Une clôture grillagée encercle le jardin. Je suis sûr qu'elle n'était pas là quand je suis parti. Les arbres sont gigantesques. Je ne comprends plus rien.
« Georges ! » Quelqu'un m'appelle dans mon dos. Une voix que je reconnaîtrais entre mille. Je me retourne brusquement. Une lumière aveuglante me fait ciller. Ma femme est là, si jeune, si belle, au bord de cette explosion lumineuse. « Viens, me dit-elle. Je t'attendais. » J'attrape la main qu'elle me tend. Je me perds dans le baiser qu'elle dépose sur mes lèvres. Je me sens flotter de bonheur. Je suis là ma douce... je suis là... tu vois, je n'ai jamais baissé les bras...

Je m'appelle Georges Durand. J'ai vingt-cinq ans. Ma volonté a décidément été la plus forte. Aujourd'hui je suis bel et bien de retour chez moi, à Ciel, cette commune au nom si joli, comme une promesse de paradis, et rien ni personne n'a pu m'en empêcher !

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