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09/11/2010

ON ACHEVE BIEN LES AUTEURS

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Au gré de mes pérégrinations sur Internet, d'éditeur en éditeur, je suis tombée en arrêt devant un site dont le contenu semblait si incongru, que j'ai dû plusieurs fois me frotter les yeux tant j'avais l'impression de rêver. Ou plutôt cauchemarder, ce verbe étant infiniment plus proche de la sensation désagréable que j'éprouvai alors.
Une première page vous accueille, avec une défilante sur laquelle apparaissent des photos d'auteurs, alternant avec l'actualité de la boîte. Jusque là rien d'anormal, me direz-vous, Internet fourmille de ces maisons d'édition en ligne qui soignent leur publicité.
Mais bientôt quelques détails m'intriguent : « Internautes devenez éditeurs », « Auteurs signez chez un grand éditeur », peut-on lire en haut, à droite de la page... En bas sont présentés des livres à éditer. Sous chacun d'eux figurent des mentions pour le moins étranges : 1 100 € misés, 10 510 € misés... Misés ? Qu'est-ce à dire ? Tout simplement que n'importe quel internaute lambda peut miser la somme qu'il souhaite sur un livre qui lui aura tapé dans l'œil. Le but ultime étant pour l'auteur en mal d'éditeur de réussir à convaincre le plus de parieurs possible, de façon à atteindre la somme totale de 20 000 € misés sur son œuvre. Condition sine qua non s'il veut caresser l'espoir de voir un jour ladite œuvre trôner dans les vitrines des librairies, qu'elles soient virtuelles ou traditionnelles. Je comprends enfin que je me trouve face à face avec la première maison d'édition participative de France et de Navarre. Une coulée glaciale ne manque pas alors de glisser le long de mon échine, et de me réfugier instantanément sous le trait d'esprit d'un Cioran qui tombe ici à pic : « On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir. »
Car enfin, il s'agit ici de LIVRES, que diable ! Pas de vulgaires canassons ou d'équipes de football sur lesquels des turfistes ou des amoureux du ballon rond vont parier de l'argent.
Après avoir amoindri, bradé, soldé la littérature, voilà que cette époque la rabaisse encore un peu plus, la mettant sur le même rang qu'un cheval ou une équipe ! Voilà les écrivains suspendus au bon vouloir d'un parieur... Mais jusqu'où est-on prêt à aller dans ce délire ?
Auteur, cher auteur, je comprends bien que tu sois tout disposé à vendre ton âme au Diable pour voir tes écrits éclore dans le monde impitoyable de l'édition. Seulement voilà, te reste-t-il une âme ?

© Blackfountain