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05/04/2011

Une âme de secours (nouvelle de Marie Fontaine)

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Quand le radio-réveil sonna à 6 heures 30, envahissant crescendo la chambre de son alarme progressive, Théo était debout, chancelant, devant la porte-fenêtre entrouverte. Pour une fois, il n’avait pas quitté le monde du sommeil en douceur. Il grimaça : prendre soin de son cœur en lui évitant les sursauts, quelle importance désormais ? Quelque chose l’avait brusquement tiré de son lit au milieu de la nuit, une curiosité soudaine, une envie vaine, une folie : il voulait voir le soleil se lever. Trois ans plus tôt, il avait déjà guetté l’apparition de l’astre derrière le plateau du camp de César *. Admiré la magnificence sanguine de son élévation lente dans le gris du ciel. Lili était à ses côtés, amoureuse, comblée. Première nuit d’amour. Il savait que cela ne servirait à rien, cédait pourtant à la tentation de recréer ce souvenir dans l’espoir de ressentir auprès de lui la présence charnelle de la jeune femme, comme si elle vivait encore. Peut-être que s’il la retrouvait, même si ce n’était que dans le fruit de son imagination, il aurait moins peur.

J’ai mal. Les antidouleurs ne font plus leur effet. Le toubib avait raison. Ça va être de pire en pire. Autant arrêter tout de suite. Ne pas attendre qu’un putain de cancer de plus vienne s’inviter à la fête. Si seulement tu étais là, Lili. Si seulement… Je me sentirais moins seul, moins perdu.

Soutenu par ses béquilles, il essayait de lutter contre les vagues de douleurs lancinantes, devenues ses uniques compagnes quotidiennes. Il savait que s'il revenait sur sa décision, elles allaient gagner en puissance dans les jours à venir, jusqu’à atteindre le seuil de l’intolérable. Face à lui en arrière-plan, le soleil levant flottait en apesanteur au-dessus de la surface horizontale du camp, balayée sans relâche par la violence du Mistral. Un détail insolite capta son attention : quelques minuscules taches d’un vert sombre émaillaient par-ci, par-là, la nudité grisâtre des falaises abruptes de calcaire. De la végétation ? Voilà plus de cent ans qu’elle avait totalement déserté ce caillou aride ! Théo connaissait l'aspect de ce site archéologique envahi par les chênes verts, euphorbes, cistes, genévriers et autres espèces végétales typiques de la garrigue, mais uniquement sur de vieilles photographies.

Incroyable ! Les plantes recommencent à pousser sur les flancs du camp! Mais pourquoi ce cadeau « coup de poignard », justement aujourd’hui ? Pour que l’amertume des regrets vienne aussi me tenir compagnie ? Moi qui ne comptais partir qu’avec mes souvenirs… Merci mon Dieu.

Pure ironie que son remerciement. Il venait de passer le plus clair de son existence à râler contre la terrible colère qui avait un jour saisi ce dieu, cent cinquante ans auparavant. Du moins, c’est ce que les hommes de l’époque avaient prétendu, encore trop orgueilleux pour affronter leur propre responsabilité. Depuis, dans les pays riches, la condition humaine avait radicalement changé. Adieu progrès en médecine ! Adieu longue espérance de vie ! Adieu petit confort douillet ! Aujourd’hui, si l’on parvenait à passer le cap des vingt-cinq ans, on pouvait s’estimer heureux. Lui-même allait sur ses vingt-sept. Un exploit ! Lili n’avait pas eu cette chance : la mort l’avait emportée alors qu’elle venait tout juste d’entrer dans sa dix-neuvième année. Vaillamment, elle avait supporté les assauts de cinq cancers. Pour rester le plus longtemps possible auprès de Théo, qu’elle aimait par-dessus tout. Elle n’avait abdiqué que lorsque le sixième s’était déclaré. Brave petite Lili, elle ne pouvait donner meilleure preuve d’amour : la plupart des gens baissaient les bras au bout de trois cancers cumulés. Leurs lointains ancêtres disposaient d’armes médicales sophistiquées, capables de venir pratiquement à bout de tous ces crabes. Mais après la catastrophe, leur prolifération subite prit de court tous les gouvernements du monde occidental. Les soigner coûtant beaucoup trop cher, ils avaient fini par légaliser l’euthanasie. De deux maux, toujours choisir le moindre.

Comme si on avait le choix !

Pesant de tout son poids sur ses béquilles, il avança péniblement vers le lit. Ses jambes déformées avaient de plus en plus de mal à lui obéir. A bout de souffle, il se laissa tomber sur le bord du matelas, puis jeta un œil désolé – celui sans paupières qui restait toujours ouvert, et qui aurait pu lui aussi dans la tombe regarder Caïn - sur les photos qui encombraient sa table de chevet. Plusieurs d’entre elles représentaient Lili toute seule, d’autres Lili avec Théo. Une autre encore montrait les sourires de Théo et de ses quatre amis d’enfance. Eux non plus n’étaient plus de ce monde. Ugo, Cyril, Gabriel et Tom. Partis dans un mouchoir, au sortir de l’adolescence. Le Club des quatre et demi, comme ils se surnommaient - Gabriel était né sans jambes et sans bras -, unis comme les sept doigts de la main.

Et voilà. Je me retrouve tout seul. A part le toubib, personne ne sera là pour m’accompagner, m’apporter un peu de réconfort. Vous au moins, mes potes, vous avez pu compter sur moi…

Lili également avait pu compter sur lui. Il avait soutenu son regard jusqu’au bout, jusqu’au moment où le docteur avait commencé à injecter le liquide létal, jusqu’à l’instant où ses yeux s’étaient clos dans un sourire. Il aurait pu tendrement serrer ses mains dans les siennes, si seulement il en avait eu. Son propre départ était programmé à l’aube du surlendemain. Que ferait-il en attendant l’heure fatidique ? Probablement lire. Cela seul le faisait sortir hors de lui-même et oublier tous ses soucis. Avant, c’était Lili qui lui faisait la lecture à voix haute, c’était pratique. Après, il avait dû s’acheter un tourne-pages automatique. C’était pratique aussi.

Il reprit ses béquilles, se releva et alla vers son coin bibliothèque se choisir un livre. Le Faust, de Goethe. Son préféré. Il adorait l’histoire de cet homme qui avait vendu son âme au diable. C’est aussi ce qu’avaient fait ses congénères cent cinquante ans plus tôt. Ils avaient vendu leur âme, mais à quelque chose de bien plus terrible que Satan, car contrairement à Faust, on ne leur avait pas accordé une seconde chance, ils ne disposaient pas d’une âme de secours. En quête du pardon de leurs fautes, ils avaient eu beau ériger le plus magnifique des temples à la gloire des dieux sur le site même de la catastrophe nucléaire de Fukushima, au Japon, rien n’y faisait. Les entités demeuraient sourdes à leurs prières et à leurs vœux d’humilité, l’espèce humaine poursuivait inexorablement son déclin. Ils n’étaient plus que quelques milliers d’humains éparpillés sur la planète.

Théo poussa un fauteuil vers la porte-fenêtre, s’y installa confortablement et déposa sur ses cuisses le livre inséré dans le tourne-pages. Il avait conscience que les mots ne servaient à rien. Mais c’est justement ce qui les rendait si beaux. Sans doute étaient-ils la dernière beauté dont le monde pouvait se targuer. Pendant quelques minutes, il tenta de s’absorber entièrement dans sa lecture. En vain. Les infimes taches vertes de la vie revenue sur les falaises du plateau à l’horizon ne cessaient de le rappeler à leur attention. La vie. Du bout de son moignon il essuya une larme amère. Quel gâchis…


* Camp de César : ville antique de 18 hectares située sur un plateau calcaire dominant le couloir rhodanien. Commune de Laudun-l'Ardoise.

© Avril 2011 Marie Fontaine

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