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27/03/2011

Je me sens coupable...

Je me sens coupable... (à la façon D'Hubert-Félix Thiéfaine)

Tableau : Madeleine pénitente à la flamme filante, de Georges de la Tour, vers 1640.


madeleine-penitente-a-la-flamme-filante.jpg





Je me sens coupable d’être née morte un matin glacé de janvier 62 et d’avoir finalement refusé de retourner dans les limbes de l’outre-monde d’où je venais ; d’avoir permis à mes poumons d’ouvrir leurs alvéoles à l’élément aérien ; d’avoir, à partir de ce jour, fait tomber devant mes yeux le rideau rose du bonheur.

Je me sens coupable d’avoir grandi dans un monde qui avait si chaud qu’il a jeté aux orties son manteau d’humanité ; un monde dont les yeux ne s’ouvrent que sur ce qui brille ; un monde dont le cœur ne bat que pour l’orgie sanctifiée de la consommation.

Je me sens coupable d’avoir cédé à l’onctuosité d’un optimisme consolateur ; d’avoir cru que tout allait très bien dans le meilleur des mondes ; d’avoir cru en la vie au point de la donner trois fois, alors même qu’un premier nuage de poussières mortelles passait au-dessus de nos têtes.

Je me sens coupable d’avoir élevé mes enfants en gentilshommes, pour ensuite les donner en pâture à la gueule des requins actionnaires du vivant ; de leur avoir enseigné à penser sur cette terre d’où la pensée a depuis longtemps déserté ; d’avoir partagé avec eux les derniers lambeaux de mon rideau rose.

Je me sens coupable de leur avoir appris à ne pas céder au chant des sirènes des marques, le seul vêtement qui convienne à nos corps étant celui du bien être ; de leur avoir inculqué le sens de l’observation, de l’attention, de la patience, dans une société qui ne tient pas en place et ne jure plus que par l’éphémère ; d’avoir fait d’eux des étrangers.

Je me sens coupable d’avoir un jour poussé la porte du premier supermarché qui a fleuri sur le sol de ma commune ; geste anodin mais qui, multiplié à l’infini, a fait sauter le couvercle de la boîte de Pandore, dans l’indifférence la plus totale ; geste innocent qui nous a tous précipités dans le gouffre béant de la consommation. Je me sens coupable d’avoir assassiné le petit commerçant qui me disait « Bonjour ! », le sourire aux lèvres.

Je me sens coupable d’avoir les bras coupés et la langue arrachée, quand ma mère la terre hurle sa souffrance et son désespoir ; j’ai cru avec elle que mes frères humains auraient appris de leurs erreurs et gagné suffisamment en sagesse pour ne pas les répéter ; j’ai cru en l’avenir.

Je me sens coupable d’être humaine, d’appartenir à cette race ignoble qui ne s’arrêtera que lorsque ses yeux ne verseront plus que des larmes de cendre ; que lorsque les couleurs de la vie auront complètement disparu à la surface de notre planète ; mais il sera alors trop tard.

Je me sens coupable…

Nous sommes tous coupables.

© Marie Fontaine

Commentaires

Comment ne pas se sentir coupable...faisons au mieux, voire un peu plus a chaque fois... des petits gestes bienfaisants pour que chaque jour, notre vie devienne meilleure...
Tres bon texte qui fait bien reflechir...a mediter.

Écrit par : Fee bleue... bzzit! | 24/03/2011

Excellent texte qui, quelque part, me rassure de voir que nous sommes peut-être plus nombreux que nous l'imaginons, à ressentir ces choses-là.
Merci aussi pour ton lien vers mon livre en cours de concrétisation.
Merci pour ta sincérité :-) Bises.
Moi, je me sens coupable de vivre à côté de ma vie, de peur que le confort que j'offre à mes enfants puisse disparaître un jour.

Écrit par : bregman | 24/03/2011

Se sentir coupable d'avoir le sens des valeurs ? Je ne crois pas ! Sentons nous coupables de ne pas nous unir plutôt, car c'est dans l'union que nous pourrions changer les choses.
Patience ! Les mentalité se dévoilent... Bientôt, à force de se trouver des similitudes, les gens bien s'uniront dans la recherche de la vérité.
Aveuglés un temps par les habitudes prises pendant les trente glorieuses, nous voyons aujourd'hui poindre les résultat de cette période laxiste. Nous ne sommes pas coupables... nous sommes juste en train de nous réveiller... et il n'est pas trop tard...

Écrit par : Sylvain | 25/03/2011

Merci à tous pour vos commentaires !
@ Sylvain : c'est justement dans le fait d'avoir lié la culpabilité au sens des valeurs que réside la force de ce texte. Les mentalités se dévoilent, oui... Mais à quel prix ?

Écrit par : Marie Fontaine | 25/03/2011

la culpabilité exprimée comme une valeur pure et viscérale , comme un regard au delà des mots...

j'aime beaucoup ce texte Marie, je le trouve très profond et révélateur de tes nobles sentiments.

Respect pour toi.

Nina Minizen

Écrit par : Nina Minizen | 25/03/2011

Oui, tous coupables.
Nous maintenons le mythe de notre société par la seule force de notre aveuglement et notre profonde réticence au changement, quand bien même notre quotidien nous révulse profondément, quand bien même nous devons vivre des vies sans relief, sans grandeur.
Mais oui, Sylvain, retournons aussi à la vraie vie. Capitalisons sans vergogne toutes les particules de bonheur que nous pouvons rafler, démultiplions nos investissements affectifs en les partageant avec le plus de monde possible, semons des brassées d'envie de lendemains qui chantent.
Faisons le plein d'allégresse.
Pour survivre à la suite.
Pour avoir la force et l'envie d'inventer de nouveaux lendemains.

Écrit par : Christèle | 26/03/2011

très beau texte.
je pourrai rajouter plein de mots, mais ça ne sert à rien, je me sens en osmose avec ce que tu as écrits. voilà.
bonne journée

Écrit par : baboue666 | 30/03/2011

Wow ... J'étais sans voix quand j'ai trouvé votre post, j'aime beaucoup la poésie, et je me sentais bien quand je l'ai lu. Merci beaucoup pour ce post magnifique et nous nous réjouissons à d'autres postes aussi beau que ça.

Écrit par : worldbookies.eu | 15/06/2011

Les commentaires sont fermés.